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  • Chris

Au secours, mon ado est addict !

Mis à jour : 23 août 2019




Je suis papa de 2 enfants, on m’avait dit que c’était le choix du roi puisque j’ai un garçon de 12 ans et une fille de 10 ans qui font ma joie.


Douze ans, cet âge d’entrée dans l’adolescence avec toutes les angoisses que cela génère chez beaucoup de parents. Et oui, le petit homme ou la jeune fille devant vous n’est plus vraiment l’enfant que vous pouviez gérer par des « tu dois, tu fais, tu obéis, je te demande de… ». Ils ne sont plus des enfants, mais pas encore des adultes.


La plasticité du cerveau de l’adolescent dans l’espèce humaine fait de l’adolescence une période périlleuse et pleine de possibilités. [1]


A cela, s’ajoute souvent une incompréhension des parents, impuissants dans leurs tentatives de contrôle mises à l’épreuve par leur rejeton. Et les peurs, les angoisses de comment « son gamin » va tourner se manifestent. Cette peur de la mauvaise influence des amis, des influenceurs sur Youtube, de cette société de consommation, de digitalisation et de réseaux sociaux en permanence connectés.


Mon fils aime les jeux vidéo ; il aime jouer à Fortnite, un jeu d’affrontement, un champ de bataille… les arènes du 21ème siècle. Parfois une question vient tarauder l’esprit d’un parent : mon presque ado est-il addict au jeu ? Dans un autre cas, ce sera : mon ado va-t-il être addict à la cigarette parce qu’il fréquente un groupe de fumeurs ? Ou pire, l'addiction à une drogue ou l’alcool, c’est si facile de prendre l'habitude d'une bonne « biturée » quand on sort entre copains ? Ou à un sport et toutes les dérives qui peuvent en découler comme pousser son corps à l’extrême et la réalité des produits dopants ? Ou encore à une mode ou une apparence pouvant l’amener à un trouble alimentaire ou la frénésie du shopping ?


Bref, de nombreuses questions, de nombreux doutes peuvent spontanément se présenter à l’esprit d’un parent dont l’enfant bascule dans le no man's land de l’adolescence. Et quand la presse s'accapare d’un cas à sensation, la paranoïa n’est plus très loin !


Mon objectif est d’amener un regard moins anxiogène sur ce type de situation, de permettre à chacun de prendre un peu de distance, de séparer les choses, de désencombrer et libérer un peu d’espace à des prises de position plus constructives et écologiques (au sens de bénéfique à l’ensemble d’un groupe).


Avant de définir ce qu’est une addiction et examiner comment l’adolescent y est confronté, il est intéressant de comprendre ce qui se passe chez un jeune durant cette période très mouvementée de sa vie.


L’adolescence est une étape plus ou moins troublée. Il est intéressant de noter que son étymologie latine adolescens, vient du verbe adolescere qui signifie « devenir plus grand ; grandir. » [2]


Adolescence : il s'agit d'un processus et non d'un état.

L'entrée dans l'adolescence est généralement déclenchée par les modifications hormonales de la puberté et de nombreux changements à la fois biologiques, psychologiques, cognitifs et sociologiques.


L’OMS délimite cette période entre dix et dix-huit ans [3] en retenant bien-sûr qu’elle peut varier selon différents critères et cultures.


Nous pouvons donc comprendre que l’adolescence est une phase difficile pour l’adolescent lui-même mais aussi pour son entourage. Il y a là des aspects très systémiques.


Le docteur Gérard Salem précise « qu’au plan psychologique, il y a aussi d’importants changements qui ne sont pas uniquement liés au changement biologique: l’adolescent se questionne par rapport à son appartenance, à son environnement : dans quel milieu est-ce que je grandis (culturel, intellectuel). Il regarde, il observe. Mais l’adolescent est lui aussi regardé par ses parents. Et son identité, le profil de sa personnalité, sera influencé par la façon dont il sera vu par son entourage. » [4]


L’adolescent est plus obsédé par la façon dont il est vu par les autres que par la façon dont il se voit.

Pour résumer, ce passage de l’adolescence se caractérise essentiellement par :

Un développement neurologique et hormonal très amplifié qui entraîne en effet une perturbation au sein des systèmes neurologiques.Des modifications d’ordre biologique qui vont engendrer chez lui une impulsivité ainsi qu’une envie de découvrir de nouvelles sensations au moyen de diverses sources.Toute la psychologie et la personnalité de l’adolescent se trouvent bouleversées. Son identité est mise à l’épreuve.


Chez le jeune, le siège cérébral des émotions se développe plus tardivement que ses capacités cognitives et reste donc instable durant l’adolescence.Incapable de tout contrôler, l’adolescent peut être anxieux, déprimé et sur la défensive.L’émotion déborde chez lui de toutes parts, s’exprimant parfois par certains troubles ou de l’agressivité face à toute source d’autorité.L’adolescence mène le jeune à se repositionner dans la société et peut présenter une résignation face au monde qui semble avoir perdu toute valeur.


Ajoutons à cela une systémique dysfonctionnelle dans laquelle il arrive qu’un jeune évolue et nous pourrons comprendre que « l’addiction est un véritable risque chez les adolescents. » [5]


L’addiction c’est quoi ?


On entend souvent le terme « addict » : je suis addict de ça ou de ceci ; il ou elle est addict de chocolat, de sport, de sortie, de shoping, de son smartphone, de Candy Crush, ou même des cartes de loto à gratter.


Au final, on serait tous addict de quelque chose !


Plus sérieusement, l’addiction peut être définie comme la recherche impérieuse d’un état émotionnel, d’un certain type d’expériences, d’état intérieur, qui peuvent être induits :

Soit par des produits (substances psychotropes comme l’alcool, drogues, nicotine, médicaments).Soit par des schémas de comportement (par exemple addiction à la nourriture, au travail, au jeu, aux activités sexuelles, à internet).


Mais attention, la consommation d’un produit ou la pratique d’un comportement ne peut à lui seul définir l’addiction.

Il n’y a pas non plus aujourd’hui de « marqueurs biologiques » permettant de poser le diagnostic d’addiction.


Celle-ci est définie uniquement par des critères comportementaux :


  • La perte de contrôle, c’est-à-dire l’incapacité répétée à restreindre et a fortiori arrêter la consommation ou le comportement.

  • Le « craving » ou désir intense, conscient et envahissant de consommer une substance ou de satisfaire le besoin (de boire un verre d’alcool par exemple).

  • La poursuite des consommations malgré la conscience de leur nocivité (je m’endette à force de jouer).

  • La tolérance (ou accoutumance), c’est-à-dire la nécessité d’augmenter les doses pour obtenir l’effet recherché.

  • Le syndrome de sevrage, qui est un état de mal-être s’exprimant soit sur le plan physique, soit sur le plan psychique, soit sur les deux plans, lorsque la substance vient à manquer, et qui disparaît dès la reprise de la consommation ou du comportement. [6]


A noter qu’aucun de ces critères ne fait appel à la quantité consommée ou à la fréquence de consommation.

On considère communément que l’addiction vient compenser des déficits psychiques. Des personnes incapables de satisfaire leurs besoins psychiques de base tentent de compenser leurs manques par des drogues ou par des comportements. [7]


Ceci dit, j’aimerai amener une nuance qui me semble importante. Nous l’avons vu, l’adolescence est un processus et non un état. Mon approche en stratégie et systémique Palo Alto met également une nuance sur les « déficits psychiques ». Dans la plupart des cas, ce n’est pas l’état psychique d’une personne qui l’amène à un comportement dysfonctionnel, mais le processus interactionnel dans lequel elle est impliquée. Le déficit est en réalité une réponse à une interaction en place. Cette réponse peut s’avérer mal adaptée, mais il s’agit de la seule que la personne possède, ici et maintenant, dans le contexte de son interaction.


Ce n’est donc pas tant ce qu’une personne est… mais ce qu’elle fait et reçoit comme message en retour.


Nous entrons dans une boucle systémique, il n’y a plus de cause à effet. L’adolescent fait face à un nouvel environnement (hormonal, social, sexuel, cognitif, émotionnel, etc.) et les interactions entre lui et lui ainsi que lui et ses proches se modifient. Par ses actions, l’adolescent cherchent à maintenir un équilibre (homéostasie) qui est en train de changer. C’est une lutte dans laquelle l’enfant soumis n’est plus… et l’adulte affirmé n’est pas encore ! L’adolescent se trouve entre deux mondes, en opposition... en équilibre instable.


Le cas Fortnite


Ce jeu vidéo très prisé du moment vient de passer le cap des 200 millions de joueurs, ce qui est phénoménal quant à son engouement, surtout chez les jeunes.


Beaucoup de parents s’inquiètent de l’addiction de leur adolescent à ce type de contenu et ne savent pas toujours quelle attitude adopter : restriction, interdiction, punition ou autre méthode de contrainte. D’autres préfèrent une voie plus laxiste ou encore de choisir d'accompagner le jeune dans son jeu en y jouant également ou du moins en s'y intéressant.


Je reste ici dans le contexte de l'adolescence et non pas de la problématique des enfants de 7 ou 8 ans qui jouent plus que régulièrement à ce type de jeu.


Un journal gratuit a titré récemment un article à ce sujet : « Fortnite est actuellement le jeu le plus dangereux. » [8]


Faut-il encore définir ce qui est entendu par « dangerosité », car à ma connaissance les troubles graves voir même morbides de la consommation « légale » de l’alcool, du tabac ou même de la surconsommation de sucre me semblent avoir un potentiel de dangerosité plus pressant ! Et que penser de l'addiction à la lecture. Quelle horreur tous ces gens qui s'isolent, pensant durant des heures sans parler à personne ou même lever les yeux de leur livre ! Que vont devenir ces jeunes plus tard ?


Allez! j'avoue que j'ironise au passage pour dédramatiser un peu ce titre à sensation du journal. Prendre un peu de distance permet de se (re)positionner, ce qui est un atout au sein d’un système.


Il est vrai que les mécanismes qui se cachent derrière un jeu tel que Fortnite s’avèrent sournois, particulièrement ce qu'on appelle le conditionnement opérant. Au passage, la psychologue française Celia Hodent est derrière certaines stratégies de ce jeu. C'est avec une équipe, de 8 personnes, composée de psychologues, statisticiens, analystes, coordinateur qu'elle va analyser les comportements et les défaillances d'attention des joueurs testeurs. [9]


Ce type de jeu est donc bien conçu pour plaire et favoriser une addiction.

Le problème reste que ces cris d’alertes qui font les titres de certains journaux à sensation ne vont pas forcément aider les parents à trouver les moyens d’interagir plus efficacement avec leur progéniture. Pire cela risque de pousser un parent à « faire toujours plus de la même chose » qui aggrave une situation et au final... c'est ce toujours plus de la même chose qui devient le problème : incompréhension, clash familial, ambiance délétère, fossé de génération, rébellion marquée du jeune ou encore échappatoire de l’adolescent vers des moyens encore pires.


Les conséquences de certaines tentatives sont parfois plus dévastatrices que la cause elle-même…

... et les bonnes intentions tout comme les recettes issues de la préhistoire, comme l’usage de la force, n’y changeront rien.


Pour reprendre l’article du « 20 minutes », il est tout de même intéressant de souligner quelques passages.


Le psychologue Niels Weber, dont le cabinet se trouve à Lausanne, est passionné lui-même de jeux vidéo. Ce thérapeute spécialisé en hyper connectivité et dans le traitement des addictions pondère néanmoins : « Ceci est plutôt à attribuer à un engouement actuel plus qu'à une dangerosité du jeu lui-même. Il s'agit d'un phénomène de mode (…) Fortnite ne rend pas plus accro que les autres jeux. »


Pour un jeune adolescent à la recherche d’une appartenance en dehors de sa cellule familiale, cet engouement peut s’avérer attirant pour la simple raison que ses amis et une bonne partie de ses camarades de classes y jouent. Le sentiment d’existence se construit à travers l’appropriation de son système sensoriel mais plus significativement à travers le regard des autres.


Dans la cour de récréation, certains jeunes imitent le style de danse des personnages de Fortnite, discutent de leurs stratégies, préférences, aptitudes, équipement… voir de leur « top #1 ».


Les pairs occupent une place toute particulière dans la vie sociale des adolescents : les jeunes leur consacrent plus de temps (Brown et Larson, 2009), sont plus sensibles à leur influence (Brown, 2011) et ont un cercle d’amis plus vaste (Wrzus, Hänel, Wagner et Neyer, 2013) qu’à tout autre âge.


Cet investissement important dans le groupe de pairs, source d’influence plus ou moins bonne, peut s’avérer un problème angoissant pour certains parents.


Pour Niels Weber, le traitement consiste à ouvrir la discussion sur un jeu tel que Fortnite. Les jeunes ont très peu d'espaces pour dire ce qu'ils vivent dans le jeu. Le but est de les valoriser.


La plupart des ados que je traite sont en recherche de valorisation.

C'est pour ça qu'ils se lancent dans le jeu. La discussion permet aussi de redéfinir le rôle des parents, qui est de cadrer leurs enfants. Et d’ajouter : « Il est bien évidemment possible d'interdire tout simplement aux jeunes de se connecter au jeu, mais cela ne règle pas le problème. » [10]


De son côté, Pro Juventute prône davantage de prévention : « Interdire ce jeu (…) ne permet pas de protéger les jeunes contre les risques d'internet. Les enfants et les adolescents doivent apprendre à la maison et à l'école comment utiliser de manière responsable les médias digitaux. »


Comprenez qu’un tel engouement peut aussi être lié en partie au fait que les jeux vidéo ne rendent plus uniquement spectateur, mais « acteur » ou « metteur en scène ». Ils donnent en effet aux joueurs les moyens et le plaisir d’être actifs et de créer leur propre réalité. Et pourquoi résister au plaisir d’agir, même simplement dans la fiction, alors que la réalité impose souvent de subir ? [11]


Voyez-vous déjà poindre le cercle vicieux ? plus j’impose à mon adolescent de subir, plus il fuira dans son agir à lui… qui peut se présenter sous la forme de jeu de plus en plus addictif, d'influence plus ou moins bonne d'un groupe d'amis, de rébellion voir d'actions douteuses.


En début d’article je parlais de processus. Quelle est la qualité émergente du système d’un jeune joueur (ou toutes autres activités jugées excessives) ?


Il y a d’une part la boucle interactionnelle entre l’adolescent et ses parents, puis celle avec ses amis, son environnement scolaire, ses pairs, la société, etc. Il y a aussi une boucle plus intra-personnelle, car l’adolescent doit apprendre à gérer des changements importants dans son corps et son esprit, à gérer de nouvelles émotions, sa sensibilité ou son agressivité, son identité et sa place dans ce monde.


J’en oublie sûrement tellement un système peut s’avérer complexe quant à ses ramifications. Mais une chose est sûre, vouloir gérer un adolescent en ne ciblant qu’une partie symptomatique comme une addiction, revient à vouloir comprendre les marées en n’étudiant que les propriétés de l’eau et du sable prises de manière isolée tout en écartant la complexité des interactions de la rotation de la terre, de l’influence de la lune, des courants et des vents.


Il est donc important de comprendre (ce qui ne veut pas dire valider ou adhérer) ce qui amène un adolescent à passer trop de temps derrière une activité addictive. Ensuite de comprendre comment interagir pour aider son adolescent à mieux se gérer plutôt qu’aggraver un trouble… car oui ! certaines méthodes expéditives peuvent sembler « efficaces » sur le moment… mais pour exploser souvent plus violemment quelques mois ou années plus tard au déclenchement d'un autre symptôme toujours tributaire d’une interaction dysfonctionnelle non corrigée.


On dit que l’œil ne peut se voir lui-même, ce qui est aussi vrai d’un système. Les parents font partie du système de l’adolescent et ont parfois besoin d’une aide extérieure. Une aide qui permette d’examiner le processus en action, de le corriger si nécessaire pour ramener un équilibre systémique satisfaisant.

Un dialogue stratégique avec des parents ou leurs enfants permet des changements d’interactions.


Soutenir tout le système en interaction, aussi bien les parents que l’adolescent. Rendre possible l'accès à des expériences émotionnelles correctrices permettant à un jeune pris dans la tourmente du « trop de… » de vivre la différence qui lui fera comprendre qu’il existe des choix qu’il peut faire en agissant et non plus en subissant.


« L'information est une différence qui fait la différence. » - Gregory Bateson



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[1] http://www.enfant-encyclopedie.com/cerveau/selon-experts/maturation-du-cerveau-adolescent

[2] http://www.dicolatin.com/XY/LAK/0/ADOLESCERE/index.htm

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolescence

[4] https://www.vaudfamille.ch/N123046/crise-de-l-adolescence-un-inavouable-desir-de-dependance.html

[5] https://www.planetesante.ch/Magazine/Addictions/Drogues/L-adolescence-une-periode-d-addictions

[6] http://www.maad-digital.fr/en-bref/laddiction-cest-quoi

[7] https://www.cairn.info/revue-gestalt-2006-2-page-17.htm

[8] https://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/-Fortnite-est-actuellement-le-jeu-le-plus-dangereux--21182637

[9] https://gamewave.fr/fortnite/fortnite-une-psychologue-francaise-derriere-le-succes-du-jeu-d-epic-games/

[10] https://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/-Fortnite-est-actuellement-le-jeu-le-plus-dangereux--21182637

[11] http://www.larticle.ch/?p=1579

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